Images hors du temps

Publié le par Miriam Fogoum

Cyrille Doualla Goethe est sans doute le tout premier photoreporter du Cameroun. Le diplômé de l’Institut national de la photographie et de cinématographie en France, a hérité de son père le premier studio photos de Douala, et le souvenir du temps où le football fut introduit au Cameroun.


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Dans son musée de photos à Akwa en arrière plan son père

«On n’arrête pas l’histoire, son cours est irréversible», répète à maintes reprises notre interlocuteur, âgé de 76 ans. Autour d’un copieux repas accompagné d’un fromage campagnard, Cyrille Goethe remonte le cours du temps.  Avant de s’étendre sur sa vie de journaliste reporter d’images (JRI) ou encore d’ancien député du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc),  l’homme ne peut s’empêcher d’exhumer avec vive émotion la mémoire de ce père de nationalité sierra léonaise : «Je pense que le gouvernement camerounais a été ingrat vis-à-vis de mon père, clame-t-il. Ce n’est qu’en 1968 que la Fédération camerounaise de football a évoqué l’œuvre de Georges Goethe. Depuis lors, rien!»

Pourtant son père, Georges Goethe, ancien agent commercial envoyé au Cameroun par la firme anglaise John Holt, fut à l’origine de la première équipe de football dans le pays : le Club athlétique du Cameroun (CAC). «En Sierra Leone,  tout le monde savait déjà jouer au football. Mon père a trouvé que les Camerounais avaient du talent. Ce qui l’a motivé à les initier à ce jeu.»

Après leClub athlétique du Cameroun, trois autres clubs voient le jour : Lune, Zèbre et Lion (futurs Caïman Club d’Akwa, Oryx de Bali et Léopard à Deïdo). Yaoundé suit avec la création en 1928 d’Allico Maritime aujourd’hui Dragon Club. «En ce temps, raconte le fils, il n’y a avait qu’un seul ballon pour tous les clubs, le deuxième est arrivé en 1927, lorsque mon père est retourné à Freetown.» En 24 heures, sur ordre de M. Chapoulie l’administrateur en chef des colonies, il élabore une réglementation du football au Cameroun avec ses amis Ekelle Stephan et le Gabonais Spamio.

Mais Georges Goethe était à la base un bon photographe. Quand il claque la porte de John Holt qui refuse de lui donner le poste qu’il devait occuper à son arrivée, il crée le premier local de photographie de la ville de Douala qu’il nomme Photos Georges en 1931.

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Chez lui Cyrille Goethe plonge dans son album et se remémore sa jeunesse


Faute de philo, la photo

Quand Georges Goethe quitte la fédération de football, il devient le photographe attitré des fêtes traditionnelles, des visites présidentielles et même des grands matchs. Il forme plusieurs personnes à la photographie, en commençant par son fils aîné Cyrille, qui se souvient : «Je voulais être professeur de philosophie car j’adorais la littérature. Je pouvais lire et résumer un document de trois cent pages en une journée.» Mais le rigoureux papa ne l’entend pas de cette oreille. Il l’envoie en France à l’Institut national de photographie et de cinématographie. «Mon père avait assez de moyens financiers pour que je sois dans une bonne école, assure Cyrille Goethe. Et pour lui, il fallait que je prenne la relève de son studio.»

En 1954 Cyrille a 19 ans, il intègre la prestigieuse école de prise de vue: «Àl’époque nous étions deux Camerounais, un bamiléké dont j’ai oublié le nom, et moi.» Ses prouesses ne laissent pas insensibles ses professeurs qui font circuler ses copies dans l’établissement : «Je me souviens que pour mon concours d’entrée, ma dissertation a fait jaser, on n’en revenait pas que ce soit l’œuvre d’un noir.»

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Avec des confrères à Addis Abeba 

Dans ce nouvel univers il apprend que la photographie ne se limite pas qu’au presse-bouton. Le jeune côtoie les pixels, la science de la trigonométrie, la chimie, la physique, ou encore la biologie. Après trois années de formation et une année de spécialisation en reportage, le fils Goethe décroche un  Brevet de technicien supérieur (BTS) en communication, option photographie et reportage. Ce diplôme fait de lui le premier journaliste reporter d’images au Cameroun. Cerise sur le gâteau, il fait partie des majors de sa promotion. La très réputée maison Harcourt dans le 16ème arrondissement de Paris lui fait les yeux doux, et il y effectue un stage d’un an. Mais l’appel du pays et de son père est plus fort.

En 1962 Cyrille Goethe plie bagages et rentre au bercail où le gouvernement de Charles Assalé veut l’intégrer dans l’Administration. Il décline l’offre : «J’ai failli avoir des problèmes avec le Premier ministre, il a trouvé mon refus insolent, car je trouvais qu’il ne travaillait pas bien, j’ai même risqué la prison.»

Travaillant à Photo Georges, Cyrille devient correspondant de La Presse du Cameroun  (aujourd’hui Cameroon Tribune). Il travaille avec l’Agence France Presse (AFP), mais également avec Reuters. «J’étais un journaliste reporter d’images très sollicité, raconte-t-il.Les autres étaient soit photographes, soit journalistes et moi j’étais les deux. Je gagnais près de deux millions de francs par mois.»

 

Le chouchou d’Ahidjo

L’Administration, qui le convoite toujours, lui propose alors de  donner des cours aux photographes. «J’ai commencé dans le Littoral et là j’ai réalisé que la majorité des photographes était illettrés, révèle-t-il en riant. J’utilisais même la gestuelle pour leur apprendre les bases, mais j’avais en face trop de récalcitrants.»

Côté rédactionnel, ses critiques parfois acerbes ne sont pas pour déplaire au président Ahidjo qui semble-t-il lisait avec attention ses écrits : «Un jour à la surprise générale il a demandé à Samuel Eboua alors son directeur de cabinet de faire appel à mes services. J’ai été le seul journaliste-photographe à l’accompagner sur les rives de Bakassi. C’était déjà un sujet sensible à l’époque. Ahidjo a fait comprendre à Eboua que j’étais le seul journaliste dont il avait besoin. Moi je ne savais même pas que le président me connaissait.»

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Cyrille Goethe appareil au poing était toujours présent lors des dépalcement de monsieur Ahidjo

En 1972, les textes de Cyrille Goethe lui valent une intégration dans le cortège du secrétaire d’État aux travaux publics qui suit l’évolution des travaux de la  route Douala-Tiko mais aussi du futur stade omnisports de Douala. Au terme de ces visites le fils de Georges commet un article  et précise : «La visite du secrétaire d’Etat s’est achevée au stade en construction. Ce stade va-t-il s’appeler le stade de la réunification ?» D’après ce qu’on lui a rapporté, Ahmadou Ahidjo et ses collaborateurs auraient alors saisi la perche et affecté le nom Stade de la Réunification de Douala.

Deux ans plus tard, Cyrille Goethe crée l’hebdomadaire Gazette du Cameroun, avec Abodel, son ami et ancien directeur de La presse du Cameroun. Un souvenir quelque peu mitigé : « Lorsque l’État s’est approprié le journal, j’ai décidé de ne plus y travailler. Ils voulaient nous affecter à Yaoundé. Aussitôt qu’ils m’on payé ce qu’ils me devaient, je suis parti.» Georges Goethe, toujours attentif mais affaibli par l’âge, lui lègue le studio familial avant de décéder en 1976. Cyrille désormais seul, formera des photographes aujourd’hui renommés au Cameroun: Nicholas Eyidi, Samba, Jacques Ella, Loko Petit, ou encore Juste Zannou, photographe à Ici les Gens du Cameroun.

Journaliste sous le président Ahidjo, Cyrille Goethe sera député sous Paul Biya. Il endosse la toge de parlementaire pour le Rdpc en 1986. Il se mettra à dos certains collègues et dirigeants qui le trouvent «un peu trop contestataire». Au bout d’un mandat il rallie le Mouvement démocratique populaire (MDP), le parti de feu Samuel Eboua.

Dans une narration mesurée, il parle de ses rencontres avec James Brown, Johnny Hallyday, Myriam Makeba, Ékambi Brillant ou encore de la révélation d’André Marie Talla : «Je lui ai consacré un article où je l’appelais le Ray Charles Camerounais.» Il n’oublie pas son «époustouflante» trouvaille : «Mon épouse Élisabeth avec qui j’ai fait quatre merveilleux enfants.» Théodore est docteur en génie industriel, Marlyse a un DESS dont il a oublié la filière, Christine est «une artiste qui transforme tout», et son homonyme Cyrille a un BTS en communication.

Aujourd’hui M. Goethe n’exerce plus. Il jouit de sa retraite à la rue Castelnau à Akwa en compagnie de sa famille, et de son musée d’images dirigé par ses collaborateurs. Assis dans son fauteuil de patriarche, il caresse toujours le rêve d’éditer un jour son manuscrit  intitulé  J’ai été député au Cameroun. Il espère aussi terminer la reconstruction de sa galerie de photos, un peu triste quand même qu’aucun de ses enfants ne suive ses pas, comme il l’a fait pour son père il y a 57 ans.

 

                                                  Texte: Miriam Fogoum

Photos : Jean-Yves Mbambath / ICI

 

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Big 12/10/2011 18:30


Superbe article et découverte d'une bibliothèque nationale vivante. Il ferrait mieux de nous laisser sa longue richesse culturelle sur des écrits de façon trés illustrée


Miriam Fogoum 23/10/2011 08:52



il y pense t'en fais pas! merci pour ton appréciation! zuzuzu