Détecteur de génies

Publié le par Miriam Fogoum


 

Isabelle Adiang est la représentante exclusive en Afrique centrale d’un groupe d’institutions universitaires indiennes qui envisage de former des enfants surdoués au Cameroun. Plus connue sous le nom d’Emiza Pod, elle est aussi décoratrice, productrice et enseignante de Hilun Bassa’a, un instrument traditionnel réservé aux initiés.

                                               

Elle n’est pas de celles qui passent  inaperçues avec son pagne de soie attaché à la mode indienne, un point de beauté artificiel au milieu du front dominé par un foulard attaché sur des dreadlocks ornés de cauris blancs.  La représentante au Cameroun et au Gabon de la CMR Group of Institutions of management Studies, l’une des plus grandes universités au monde basée en Inde, décrit son nouvel univers avec des mots enchantés: «Nous sommes un groupe d’institutions qui va de la maternelle à l’université. Il y a la CMR National Public School, la CMR National PU College, la CMR High School, CMR School of Nursing. Nous faisons dans le management, la High Tech, la pharmacie, les médias, le droit…».DSC00690.jpg

Isabelle Adiang marque continuellement des pauses comme pour remonter le temps, et raconte son incroyable nomination au poste de consultante: «J’accompagnais deux de mes enfants aux Japon afin qu’ils continuent leurs études. Et comme je suis également artiste, j’ai fait le tour de quelques radios. Et grâce à mon press-book, Krysabelle une Indienne m’a appelée, et m’a mise en contact avec le Chairman de la CMR Group of Institutions of management studies, M. Ramouti.»

Une page inattendue  s’ouvre, et celle qui ne parle pas un traitre mot d’anglais devient comme par enchantement la représentante d’une école de référence en Inde pour le compte de l’Afrique Centrale. «Ils ont senti que j’avais la carrure d’un manager», se félicite-t-elle.

Au Cameroun, Isabelle Adiang est à la recherche «de génies.» Elle renchérit tout de même : «Tout le monde a du potentiel, il faut pouvoir le déceler.» Elle est en pourparlers avec les lycées, collèges et instituts afin de faire connaitre le groupe qui l’emploie : «Il y a quelques années, on ne parlait pas de l’Inde comme d’une grande puissance ; mais aujourd’hui, je puis vous dire qu’il y a plus d’ingénieurs en Inde qu’aux États-Unis.» Cette fille de mbombock (titre de notabilité chez les Bassa’a) mariée à un Bafia, recherche de jeunes ingénieurs qui vont valoriser leur pays par leur matière grise. Elle veut à sa façon importer les connaissances de CMR Group et les mettre au profit des Camerounais : «Il n’y a pas de critères particuliers pour intégrer nos institutions. C’est une grande opportunité pour le Cameroun.» Prochaine étape après le Cameroun : le Gabon.

 

Prof d’assiko en Inde

Isabelle Adiang est également enseignante de Hilun au pays de Gandhi : «C’est un instrument ancestral mystico-spirituel qui date de la période précoloniale et qui n’est joué que par les initiés.» Elle se fait le plénipotentiaire de cet instrument à travers le monde et sa première cible a été le Japon, puis l’Inde : «J’ai fait des recherches sur cet instrument ancestral et j’ai également produit un documentaire de près de 30 minutes afin que tout le monde sache ce que c’est.» Grâce à ses recherches Isabelle Adiang, encore appelée Emiza Pod de son nom d’artiste, a reçu le prix de l’Excellence du ministère de la Recherche scientifique et les félicitations du ministère de la Culture. Elle vient du reste de sortir un maxi deux titres intitulé Kal Bo’o (Dites-leur en langue bassa’a), avec le Hilun comme instrument principal: «J’ai été choisie par les initiés pour être l’intermédiaire entre cet instrument et la population.» Son action a permis à cette guitare ancestrale d’être enregistrée à l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI), et aux Indiens d’entrer en contact avec les traditions du Cameroun. «Je leur enseigne aussi l’assiko, la danse de chez nous», renseigne-t-elle le regard pétillant.DSC01649.jpg

Dans tout ce qu’elle entreprend Emiza est toujours à la recherche «même inconsciemment » d’une compétence cachée. Elle aurait mis sous les feux de la rampe le chanteur Belka Tobis en produisant son premier album. Elle citera aussi le chanteur d’Assiko Paul Bolomok, Nguéa Laroute, Alain Manga et l’humoriste Man No Lap. À l’écouter, la quadragénaire aurait également contribué à la notoriété de la chaîne de télévision Canal 2 International : «J’ai été appelée à distribuer les fictions La mort subite de Moukoigné, L’argent facile et certaines productions musicales. « À ses débuts, la chaîne avait besoin de programmes pour se lancer. Emmanuel Chatué le propriétaire a eu confiance en moi et m’en a acheté… »

L’initiée du Hilun nous ballade également dans ses souvenirs, du temps où elle a quitté le cocon familial pour la France à 17 ans: «Je pense que le Cameroun était trop petit pour moi, j’avais besoin de partir, je le ressentais déjà. Je me suis retrouvée dans cet univers étranger et ça a été assez brusque. La musique des autres me révoltait, il y a avait plus de blancs que de noirs dans mon lycée, je voulais retrouver mon Eséka natal, et j’ai dit à mes parents que je ne continuerais pas.»

Pendant quatre ans la jeune Isabelle essaye de s’insérer, jusqu’à ce qu’elle rencontre son compagnon actuel avec qui elle a quatre enfants : «C’est grâce à un ami et frère que nous nous sommes connus. Il terminait ses études d’ingénieurs. Il avait 26 ans et moi 21. Je pense que j’étais un peu gênée, n’ayant aucun niveau véritable. Lui cherchait quelqu’un de différent.»

Aujourd’hui la prophétesse du Hilun est bien ancrée dans son pays d’origine,  même si son  nouveau travail l’amène à faire le tour du monde. Elle tient tout de même à  rester dans la culture musicale et cinématographique et compte même présenter son documentaire au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO). Du reste,  elle affûte déjà ses armes et s’équipe pour ses prochaines productions. C’est cela qui fait son génie à elle : savoir scruter tout ce qui pourrait constituer un talent.

 

Texte : Miriam Fogoum

Photos : Jean-Yves Mbambath

 

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