La "Célibattante" des amphis

Publié le par Miriam Fogoum

FOTOFAMILLE 205Anne-Marie Lindouest depuis peu vice recteur chargée des enseignements à l’Université évangélique de Bandjoun dans l’Ouest-Cameroun. Présidente fondatrice de deux organisations non gouvernementales, cette femme de 44 ans mène de front ses activités académiques, la lutte pour la santé et la guerre contre la pauvreté.

 

 

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Quand nous débarquons chez l’enseignante, elle se réveille d’un cauchemar.  «Mon immeuble a été cambriolé cette nuit. Dans mon appartement ils m’ont tout pris, mon ordinateur de travail, mes diplômes, plus une somme de deux millions et des poussières… tout !», fulmine-t-elle. Il y a un an à peine qu’elle réside au quartier Bastos à Yaoundé, et c’est la première fois qu’elle est vandalisée. Encore sous le choc, elle parle de façon saccadée, le regard hagard. S’indignant au passage du travail d’une police qu’elle juge amorphe : «Ils ont réagi tardivement, et jusqu’à présent ils n’ont encore rien fait pour trouver les coupables. C’est moi qui me démène ! Mais cela ne nous empêche pas de travailler !» se reprend-elle. Un grand coup de respiration, un peu d’ordre sur  le blanc éclatant de sa tenue, et c’est parti ! La dame est fin prête à poser devant nos objectifs. Humour et éclats de rire s’installent, masquant le voile morose du début de la journée.

Le Dr Anne Marie Lindou se met enfin sous son vrai jour, dynamique et tonifiante, telle que ses proches la connaissent,  ne se laissant pas envahir par quelques aléas. Monique, son amie d’enfance, ne tarit pas d’éloges: « C’est une femme complète, elle a tous les atouts et est à la hauteur de toutes les tâches. Elle est aimable, intelligente et sociable aussi». Elle se rend à l’université adventiste de Bandjoun le week-end ; en semaine, elle est absorbée par ses cours de didactique de la langue allemande à l’Université protestante d’Afrique centrale à Yaoundé (Upac). Son collègue, le Pr Fopa Simo confirme : «C’est notre reine ici, elle aime l’ordre et les choses bien faites. Dans son domaine en didactique pédagogique il n’y a pas deux comme elle, en plus elle est professionnelle et très maternelle. » Pour ses étudiants ce sera Thatcher, ou encore Power Frau (littéralement femme de caractère), un surnom qu’elle traine depuis l’Allemagne.

Enseignante dans l’âme

1985 marque le début de son aventure, avec l’entrée à l’École normale supérieure de Yaoundé: « L’enseignement a été un appel pour moi. À 16 ans déjà, je réussissais un concours national de l’ambassade d’Allemagne, organisé dans les lycées et collèges du Cameroun. Et sur 37.000 candidats, j’ai été la première. Je représentais la province de l’Ouest et j’ai gagné un séjour de trois mois. »  Motivée par ce séjour en terre germanique, ainsi que par les encouragements appuyés de François Kemlo, son prof d’allemand au lycée Sultan Ibrahim Njoya de Foumban, elle poursuit donc son rêve. Devenue enseignante en 1989, elle est affectée à Yaoundé tour à tour au CES de Ngoa-Ekelle et au lycée général Leclerc, puis au lycée de la Cité des Palmiers à Douala.

Emportée par l’étude de la langue allemande, Anne Marie s’installe finalement dans ce pays. Pour joindre les deux bouts, elle dispense des enseignements à la Volkshochschule Hofheim près de Francfort, bien que le rejet des étudiants blancs soit manifeste : « Ils étaient choqués de voir une noire africaine leur apprendre leur langue. À cause de ça, on m’a demandé de dispenser des cours de français bien que je ne sois pas formée pour cela. » Ces débuts difficiles ont permis à la fille du colonel Martin Lindou d’acquérir beaucoup de confiance et les rudiments d’une vie de battante.

Petit poisson devenu grand, cette mère célibataire de trois enfants brandit fièrement son titre de docteur, même si en tant que femme elle gère des frustrations dans un milieu composé d’hommes pour la plupart : «Je suis la seule dans la Faculté des Sciences sociales et des relations internationales, et des fois il faut que je bagarre pour me faire entendre et surtout pour que mes propositions soient validées. » Mais quitte à vivre une guerre des roses permanente, cette fille de notable n’est pas de celles que l’on traite en paria. « Madame Thatcher » se sert alors de sa discipline pour mieux dépeindre le paysage de l’enseignement des langues vivantes au Cameroun. Elle désapprouve le système qui n’offre pas des formations à l’étranger aux pédagogues. Ce qui est un véritable point faible pour ces derniers, qui par exemple ne maîtriseront pas assez l’intonation de la langue étrangère : «J’ai écrit ma thèse sur le bilan des objectifs pédagogiques dans l’enseignement de l’allemand au Cameroun. Nous avons deux cents tribus et vous aurez des intonations différentes à chaque fois. »

Elle sauve un « homme-éléphant »

Notre Power Frau a passé dix ans en Allemagne pour préparer sa thèse doctorale. Cette décennie l’éloigne contre son gré de ses trois enfants, qui ont grandi sous la bonne garde d’une sœur catholique, Maman Hélène. Emmanuel le père de sa première fille, aujourd’hui décédé, a été son premier amour en classe de terminale : « Notre fille a 25 ans aujourd’hui et elle a obtenu son BTS. Ma deuxième fille, dont le papa est ambassadeur, fait la classe de première, et mon dernier que j’ai eu avec le regretté frère jumeau de Chantal Ayissi, fait la classe de troisième. »

Cette chrétienne évangélique « convaincue » n’a pas le temps de s’apitoyer sur son sort, et sa vivacité l’amène sur tous les fronts. En 2004 alors qu’elle se trouve encore sur le sol allemand, elle crée Eingetragener Verein - en français Initiative Pro Cameroun - une organisation non gouvernementale qui sert de pont entre deux cultures, avec pour chevaux de bataille la santé et l’éducation. Avec cette structure elle construira en 2007 un forage à Njimom par Bamoun, son village natal : « La coopération allemande, à travers la banque allemande de développement, m’a appuyé dans ce projet », confie-t-elle.

Mais il y a un événement exceptionnel qui fait déborder sa joie à ce jour : « C’est lorsque j’ai pu sauver un jeune Camerounais que j’ai rencontré alors que je faisais construire le forage. Il avait l’éléphantiasis. C’est grâce à cela que mon ONG a décollé. » Femme de communication, Annie Marie Lindou réussit à diffuser à large échelle les images du monsieur que les Allemands appellent dès lors « l’homme-éléphant ». Le grand quotidien allemand Bild Zeitung tiré à six millions d’exemplaires s’empare de l’affaire.  Suivi de Bad-Krenznach, l’un des plus grands hôpitaux de chirurgie plastique et de reconstruction. L’action rapportera 32 millions de FCFA en un temps record : « Les Allemands ont eu beaucoup de cœur. Alors que nous avions besoin de 20 millions uniquement, nous avons pu faire venir le malade en Allemagne et l’opérer. Je vous aurais montré les photos n’eût été le cambriolage que vous connaissez»,dit-elle un peu triste.  

L’infatigable Anne Marie Lindou révèle un curriculum de cinq pages, plutôt étoffé. Elle a d’ailleurs un deuxième organisme sous sa manche : la Cameroon Developement Contact (CDC), au service des Camerounais voulant séjourner en Allemagne, de même que pour les Occidentaux intéressés par le Cameroun. « Nous avons reçu une étudiante qui venait de Londres, ses parents voulaient  qu’elle découvre les difficultés de la vie. Vous savez l’Europe est un peu fatiguée de son confort…», souffle-t-elle.

Autant de fronts sur lesquels on retrouve cette célibataire décomplexée qui n’est pas réfractaire à une love story. « Je suis encore un cœur à prendre», avance-t-elle tout sourire. C’est une femme ouverte aux horizons les plus divers, qui ne dédaigne pas « les compliments ». Dites-le en allemand, ça vous donnera plus de chance.

 Miriam Fogoum

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