Humour en ré-major

Publié le par miriamfogoum

Major Asse est la nouvelle figure du stand-up camerounais. Avec son spectacle «Mon blanc à moi», il parodie les femmes qui recherchent les blancs sur Internet. Son one-man-show happe le spectateur, dans un vertige aussi décapant qu’instructif. 

IMG_4313.jpgVendredi 09 juillet, il est 20 heures. Une interminable file d’attente bouche  l’entrée du centre culturel français de Yaoundé. À l’intérieur, la salle est pleine à craquer. Des murmures et des éclats de voix se font entendre, pour cause : l’un des dignes héritiers du feu Essindi Mindja  s’apprête à gratifier le public de son spectacle intitulé «Mon blanc à moi». L’artiste n’a pas encore fait son apparition que beaucoup se plaisent à faire des commentaires : «Il nous surprend déjà avec les prix  qui sont pratiqués : 4150 Francs, il faut beaucoup d’imagination» déclare un admirateur qui se tord de rire. «C’est le deuxième spectacle de Major auquel j’assiste, et je ne m’en lasse pas», ajoute un autre en laissant transparaître une excitation particulière. Soudain le comédien surgit, et envahit la scène avec son personnage fétiche «ma copine». La gestuelle pondérée de ce bout d’homme d’à peine 1m70 fascine. «Major Asse est l’actuel patron du rire au Cameroun, en plus il a du style !», s’extasie un fan.

Le jeu de jambes, le débit, le timbre, sans oublier l’accoutrement et la grimace féminine que notre major national imite comme un miroir, vous laisse croire que c’est vous-même qui causez de potins avec une bonne amie. Un pant-court et un pop sexy suffisent à parachever ce personnage devenu familier des meilleures salles de spectacles. La représentation en solo de Major fait de lui l’un des prodiges du stand-up de la République : « L’année dernière, j’ai remporté le Canal d’or du meilleur humoriste et j’en suis très fier », sourit-il. Il s’est construit un personnage qui se retrouve dans des postures où chaque spectateur (surtout les femmes) retrouve assurément celles qui lui évoquent des situations familières et cocasses. « Je dialogue énormément avec les filles et leur univers m’inspire. De plus je suis très proche de mes trois petites sœurs et de ma tante qui a cinq filles », révèle le jeune homme de 27 ans. Malgré la vague de succès qui l’enveloppe, il ne se laisse pas envahir et surfe toujours sur le flot de la simplicité et de l’humilité : « Je continue de m’acheter des vêtements simples au lieu de claquer de l’argent pour un pantalon à 100.000 FCFA. »

 

Harcelé par un prêtre

En dehors de la scène, nous découvrons un personnage posé, très différent de sa «copine  déséquilibrée» qui s’attire tous les ragots. Qui croirait que ce regard presque toujours ahuri dont l’énergie hypnotise le grand public aurait pu finir dans les ordres en 2003 ? En fait, le fils de Martin Eloundou et de  Marie-Louise Mengue a failli devenir prêtre : «J’ai passé un an au séminaire de Nkolbisson à Yaoundé, mais j’ai été déçu », confesse-t-il, dans un regard vague qui masque mal son amertume, avant de lâcher : « J’ai été victime de harcèlement sexuel par mon père spirituel. J’en ai parlé aux pères supérieurs qui l’ont exilé au Nigéria au lieu de le punir. » Cet épisode de sa vie l’a éloigné pendant une longue période de cette foi chrétienne qu’il  avait durement  acquise : « Ce n’est que ces derniers temps que j’ai recommencé à aller à la messe.» Encore traumatisé par ces tourments diaboliques, il écrit actuellement un livre à résonnance autobiographique sur son séjour au séminaire.

Pour tourner la page, il prend plaisir à se souvenir des périodes d’insouciance de son enfance, quand son père était en vie et qu’il gambadait d’école en école dans Yaoundé.  «J’ai fait mon primaire à Oyomabang, la Cité verte et à Bastos. » Au cours élémentaire deuxième année à la Cité verte, son maître lui révèle la dynamique qui l’habite et fait un grand étalage de son talent d’acteur. Mais pour le petit garçon qu’était Patrice Major Asse Eloundou, le souci n’était pas de finir comédien mais uniquement d’amuser ses camarades. Plus tard à l’université, il ne se départit pas de sa passion de l’écriture et s’inscrit en faculté de lettres. Son père gardien de prison l’encourage et lit ses poèmes, tandis que sa mère n’y comprend rien. Pourtant  cette dernière a tout de même confiance en lui et le défend envers et contre tout. L’unique chose qu’elle lui reproche ce sont «mes dreadlocks un peu féminins». Éclats de rire : « Elle m’appelait ‘mama’ et m’a dit un jour : enlève ça, parce que moi je ne m’amuse pas », raconte-t-il encore amusé de ce souvenir de sa défunte maman : « Et lorsque j’ai coupé mes cheveux, je ne les ai plus jamais laissé pousser. »

 

Pour la cause du Noir et de la femme

Ce qu’il ne lâchera, c’est la comédie, caustique à souhait. Ainsi sera écrite sa chronique, fulgurante. Il est très demandé dans de nombreuses salles du Cameroun et d’ailleurs, et ne tarde pas à glaner des lauriers : prix de la Francophonie, Taverne aux Poètes d’Anger (France) en janvier 2007, lauréat du concours du meilleur sketch des cabarets francophones en mars 2007, lauréat du Festival des arts et du théâtre pour l’enfant africain (FATEA) en mai 2005, et tout récemment l’artiste a reçu la médaille d’honneur de la présidence d’Italie et le premier prix du concours international de poésie Castello Di Duino organisé par la ville de Trieste en Italie. «C’est l’un des prix les plus importants dans la catégorie poésie. Il y avait 1825 jeunes  de 290 pays», jubile-t-il. 

Son interprétation en 2008  de l’ouvrage retentissant Je suis Noir et je n’aime pas le manioc de l’essayiste français d’origine camerounaise Gaston Kelman lui a valu une appréciation favorable des critiques occidentaux. Dans le journal L’Écho, le jeune homme déclare : «J’ai toujours milité pour la cause du Noir. Je veux prouver que l’Afrique n’est pas un enfer. » Voilà l’un des multiples combats de monsieur Asse. Il tient également à protéger la femme, en la sensibilisant sur le goût immodéré du matériel pour lequel certaines sont prêtes à vendre corps et âme. «Pour moi c’est ridicule qu’elles s’affichent ainsi», affirme t-il. Outre la dépravation des mœurs, il déplore le manque de salles qui permettraient aux humoristes et aux artistes en général de se produire. Ce fan de l’écrivain Léopold Sédar Senghor, et des humoristes camerounais Essindi Mindja et Dieudonné Mballa Atangana, avoue que les pouvoirs publics de son pays ne répondent pas présent lorsqu’il les sollicite. Ailleurs pourtant, il a droit aux honneurs et à la reconnaissance. Ainsi en Espagne lorsqu’il a ravi la vedette à l’humoriste de renom Sami Tchak : «On a levé le drapeau camerounais pour moi, vous n’imaginez pas l’émotion qui m’a habité en cet instant précis.»

Rigoureux dans son travail, Major fait ses répétitions tous les matins avant d’affronter le monde extérieur. Sa famille lui a inculqué la force et l’esprit du dur labeur, «je n’ai pas eu de réel mentor, dit-il,  je me suis fais tout seul.» Il a encore en mémoire le début des années 2000 où il parcourait dix kilomètres  à pied pour se produire à « La Ronde des poètes », cercle littéraire en plein cœur de la capitale. Sa marche et ses efforts seront récompensés, car en août 2000 il décroche un prix de l’excellence poétique, et devient plus tard directeur artistique du cercle littéraire. Aujourd’hui, après son triomphe sur les planches de Yaoundé et de Douala, c’est le pays tout entier qui le réclame avec impatience.

Aussi se sent-il revigoré lorsqu’il sait Frida sa compagne de toujours à ses côtés, de même que leur petite fille Sarah. Les femmes de sa vie lui donnent autant d’inspiration que toutes les femmes ordinaires qu’il prend plaisir à rencontrer parce qu’elles lui permettent de forger cette identité de comique féminin qu’il impose, tout en s’inventant des mimiques et un langage que tout le monde prend plaisir à mimer.

                                                                                              Miriam Fogoum

                                                                                                                                                        photo: Fernand kuissu

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Gaby F 23/07/2011 09:50


Midodo, Je ne sais pas si c'est un lapsus ou alors tu t'adresse à une autre "Gabrielle", mais juste pour te signaler que l'auteur du commentaire c'est Gaby FOLEU. Faut pas gâter mon nom ...! lol.


Gaby 19/07/2011 11:45


en voilà un qui a au moins contribué à nous faire un peu sortir du champ clos de la vulgarité dans lequel l'humour camerounais se complait depuis ces dernières années. Puisse-t-il toujours avoir
l'inspiration pour se renouveler et devenir meilleur avec le temps.


Miriam Fogoum 22/07/2011 14:37



ravie que tu le penses Gabrielle et surtout que tu ais pris la peine de parcourir mon blog!